La solitude en tant que moyen de cultiver la sensibilité est une nécessité.
Informations francophones sur les enseignements de Krishnamurti
J. Krishnamurti, Face à la vie (introduction)

Actualités
  •  Bourgogne, programme des activités en mars et avril au centre La Maison
  •  Trévoux, conférence-débat le 11 avril
  •  Angleterre, rencontre sur l'éducation à Brockwood Park du 19 au 24 avril
  •  Grenoble, conférence-débat le dimanche 25 avril
  •  Suisse, rencontre internationale de Mürren du 31 juillet au 14 août
  •  Pyrénées, séminaire avec le Pr. P. Krishna à Open-Door les 17 et 18 avril
  •  Genève, week-end d'étude Krishnamurti les 6 et 7 mars

  •  Toutes les nouvelles...
 
Citations
 •  Nous sommes aussi agressifs qu'avant...
 •  Seul l'esprit qui s'est dégagé du connu est créateur.
 •  Aucune pensée, aucune émotion fantaisiste n'auraient pu provoquer un tel événement ;
 •  L'ignorance n'est point le manque de savoir, mais le manque de connaissance de soi ;
 •  Que se passe-t-il quand le penseur s'aperçoit qu'il est la pensée ?

 •  Toutes les citations...
 
Liens
 •  essence des enseignements

 •  biographie
 •  bibliographie
 •  sites web
 •  forums
 •  contributions

 •  autres liens
 

Extraits des enseignements de Jiddu Krishnamurti


Je ne sais si vous avez déjà été seul ; vous réalisez soudain que vous n'êtes plus en relation avec personne, qu'il ne s'agit pas d'un constat intellectuel, mais de la constatation d'un fait réel... et vous êtes complètement isolé. Toute forme de pensée, d'émotion, est bloquée ; vous n'avez nulle part où aller, personne vers qui vous tourner ; les dieux, les anges, ont tous fui par-delà des nuages, et, comme les nuages, se sont évanouis. Vous avez un sentiment d'isolement total -- je n'emploierai pas le mot solitude.
           La solitude a une tout autre saveur : il y a de la beauté à être seul. Etre seul a un tout autre sens. Et il faut être seul. Quand l'homme se libère de l'expression sociale de son envie, de son ambition, de son arrogance, de sa réussite, de son statut -- quand il se libère de tout cela, c'est alors qu'il est complètement seul. Et c'est tout autre chose. Alors est une immense beauté, alors est la sensation d'une immense énergie.

Extrait du livre "Le Livre de la Méditation et de la Vie " de Krishnamurti,
"1er décembre , Il y a de la beauté à être seul"
Copyright Krishnamurti Foundation of America.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

          La formation de l'intellect n'a pas pour résultat de susciter l'intelligence. Mais en revanche, l'intelligence éclôt lorsque nous agissons en parfaite harmonie, tant sur le plan intellectuel qu'émotionnel. Il y a une énorme différence entre intellect et intelligence. L'intellect n'est autre que la pensée fonctionnant indépendamment de l'émotion. Lorsque notre intellect reçoit, sans qu'il soit tenu compte des émotions, une formation orientée dans une direction particulière, quelle qu'elle soit, nous pouvons avoir un intellect hors pair, mais nous n'avons pas l'intelligence, parce que l'intelligence a en elle la capacité naturelle de ressentir aussi bien que de raisonner ; dans l'intelligence, ces deux capacités sont présentes de manière égale, intense et harmonieuse.
           De nos jours, l'éducation moderne développe l'intellect, diffusant de plus en plus d'explications sur la vie, de plus en plus de théories, mais il y manque cette qualité d'harmonie qu'apporte l'affection. Nous nous sommes forgé des esprits habiles, pour fuir le conflit ; c'est pourquoi nous nous contentons des explications que nous donnent les scientifiques et les philosophes. L'esprit -- l'intellect -- se satisfait de ces innombrables explications, mais l'intelligence n'est pas, car pour pouvoir comprendre, l'esprit et le coeur doivent agir en symbiose totale.

Extrait du livre "Le Livre de la Méditation et de la Vie " de Krishnamurti,
"3 septembre, Unite du coeur et de l'esprit"
Copyright Krishnamurti Foundation of America.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

          Quel est le but que poursuivent la plupart d'entre nous ? Quel est notre désir le plus profond ? Dans ce monde agité, où tous s'efforcent de trouver une paix, un bonheur, un refuge, il est important, n'est-ce pas, que chacun de nous sache le but qu'il veut atteindre, l'objet de ses recherches. Nous sommes probablement presque tous à la poursuite d'une forme de bonheur, d'une sorte de paix. Dans un monde où règnent le désordre, les luttes, les conflits, les guerres, nous voulons trouver un peu de paix dans un refuge. Je crois que la plupart d'entre nous ont ce désir. Et nous le poursuivons en passant d'une autorité à l'autre, d'une organisation religieuse à une autre, d'un sage à un autre.
           Mais est-ce le bonheur que nous cherchons ou une sorte de satisfaction dont nous espérons tirer un bonheur ? Le bonheur et la satisfaction sont deux choses différentes. Peut-on "chercher" le bonheur ? Peut-être est-il possible de trouver une satisfaction, mais peut-on "trouver" le bonheur ? Le bonheur est un dérivé ; c'est le sous-produit de quelque chose. Et avant de consacrer nos esprits et nos coeurs à une recherche qui exige beaucoup de sincérité, d'attention, de réflexion, de soins, nous devons savoir si c'est le bonheur que nous voulons, ou une satisfaction.

Extrait du livre "Le Livre de la Méditation et de la Vie " de Krishnamurti,
"1er juillet, Bonheur contre satisfaction"
Copyright Krishnamurti Foundation of America.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

~~~~~~~~~

 La peur trouve des évasions de formes différentes. La plus commune est l'identification -- l'identification avec un pays, avec la société, avec une idée. N'avez-vous pas remarqué la façon dont vous réagissez lorsque vous assistez à un défilé militaire ou à une procession religieuse -- ou lorsque votre pays est sous le coup d'une invasion ? Vous vous identifiez à un pays, à un être, à une idéologie. En d'autres occasions, vous vous identifiez avec votre enfant, avec votre femme, avec telle ou telle forme d'action ou d'inaction. L'identification est un processus d'oubli de soi : tant que je suis conscient du "moi", je sais qu'il y a là de la souffrance, des conflits, une peur incessante. Mais si je peux m'identifier à quelque chose de grand, et de réellement valable, tel que la beauté, la vie, la vérité, la croyance, le savoir, ne serait-ce que temporairement, j'échappe au "moi", n'est-ce pas ? Si je parle de "mon pays" je m'oublie pour un temps. Si je parle de Dieu, je m'oublie. Si je peux m'identifier avec ma famille, avec un groupe, un parti, une idéologie, je jouis d'une évasion temporaire...
           Savez-vous maintenant ce qu'est la peur ? N'est-ce point la non-acceptation de ce qui est ? Il nous faut comprendre le mot acceptation . Je ne l'emploie pas dans le sens d'un effort que l'on peut faire pour accepter. La question d'accepter ou non ce qui est ne se pose pas si je le perçois clairement. C'est lorsque je ne le vois pas clairement que je fais intervenir le processus d'acceptation. La peur est donc la non-acceptation de ce qui est .

Extrait du livre "Le Livre de la Méditation et de la Vie " de Krishnamurti,
"28 mars, La peur est la non-acceptation de ce qui est "
Copyright Krishnamurti Foundation of America.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

          La pensée est la sensation mise en mots ; la pensée, c'est la réponse de la mémoire, c'est le mot, l'expérience, l'image. La pensée est transitoire, changeante, elle n'est pas permanente, et elle recherche la permanence. C'est pourquoi la pensée a crée le penseur, qui devient alors le symbole de la permanence. Il prend le rôle du censeur, du guide, du contrôleur, de celui qui façonne la pensée. Cette entité illusoire est le produit de la pensée, du transitoire. Cette entité est la pensée ; sans la pensée, elle n'existerait pas. Le penseur est constitué de qualités distinctives qui sont inséparables de lui-même. Celui qui contrôle n'est pas différent de ce qu'il contrôle ; il triche dans le jeu qu'il se joue à lui-même. Tant que le faux n'est pas perçu en tant que faux, la vérité ne peut pas être.

Extrait du livre "Le Livre de la Méditation et de la Vie " de Krishnamurti,
"16 août, C'est la pensée qui crée le penseur "
Copyright Krishnamurti Foundation of America.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

          Vous voyez et je ne vois pas -- pourquoi cette situation ? Je pense qu'elle est due au fait que nous sommes tous impliqués dans le temps ; vous ne voyez pas les choses dans une perspective de temps, alors que je le perçois sous cet angle. Votre perception lucide est une action dans laquelle tout votre être est impliqué, et vous n'êtes pas tout entier piégé dans le temps ; vous ne pensez pas en termes de progression graduelle ; quand vous voyez une chose, c'est de manière immédiate, et c'est cette perception même qui agit. Moi, je ne vois rien ; je cherche à savoir ce qui me rend aveugle. Qu'est-ce qui peut me permettre de voir les choses de manière si complète, si totale que je les saisisse instantanément ? Vous, vous voyez le panorama complet des structures de la vie : vous en voyez la beauté, la laideur, la souffrance, la joie, la sensibilité extraordinaire, la splendeur -- vous en voyez tout l'ensemble, moi pas. Je n'en vois qu'une partie, pas la totalité... Celui qui voit une chose de manière totale, qui perçoit la globalité de la vie, est forcément en dehors du temps, c'est une évidence. Ecoutez bien, je vous en prie, car tout ceci a vraiment un rapport direct avec notre existence quotidienne ; il ne s'agit pas de considérations d'ordre spirituel ou philosophique n'ayant aucun lien avec la vie quotidienne. Si nous comprenons cette chose-là, alors nous comprendrons la routine du quotidien, l'ennui et les souffrances qui nous assaillent, les peurs et les angoisses qui nous donnent la nausée. Alors, ne balayez pas tout cela en disant : "En quoi notre existence quotidienne est-elle concernée ?" Elle l'est. Il est clair -- en tout cas, pour moi c'est une évidence -- qu'il est possible de sectionner, comme le ferait un chirurgien, le cordon qui nous lie au malheur, et ce, de manière immédiate. C'est pourquoi je veux appronfondir la question avec vous.

Extrait du livre "Le Livre de la Méditation et de la Vie " de Krishnamurti,
"8 octobre, Cette perception qui agit "
Copyright Krishnamurti Foundation of America.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

~~~~~~~~~

 Lorsqu'on voit une chose très belle, une montagne magnifique, un coucher de soleil splendide, un sourire ou un visage ravissants, on se tait, abasourdi par l'émotion. Cela vous est sûrement déjà arrivé, n'est-ce pas ? On a l'impression d'étreindre l'univers. Votre esprit a été touché par une chose extérieure ; mais je parle d'un esprit qui, loin d'être abasourdi, a envie de regarder, d'observer. Mais êtes-vous capable d'observer sans que votre conditionnement ne remonte irrésistiblement à la surface ? Face à un être en proie à la souffrance, je la mets en mots, je l'explique : la souffrance est inévitable, elle découle de l'accomplissement des désirs. Ce n'est qu'une fois toutes les explications épuisées qu'on peut enfin la regarder -- ce qui signifie qu'on ne la regarde pas à partir d'un centre. Lorsqu'on regarde à partir d'un centre, les facultés d'observation sont limitées. Si je n'arrive pas à m'arracher à un lieu tout en souhaitant être ailleurs, cela provoque en moi une tension, une douleur, je souffre. C'est l'impossibilité d'observer qui cause la douleur. Je ne peux pas observer, si je pense, si j'agis ou si je regarde à partir d'un centre -- comme c'est le cas lorsque je dis : "Je ne dois pas avoir mal", "Il faut que je sache pourquoi je souffre", "Je dois éviter la souffrance". Lorsque j'observe à partir d'un centre -- que ce centre soit une conclusion, une idée, ou l'espoir, le désespoir, ou quoi que ce soit d'autre --, cette observation reste très restreinte, très étroite, très mince, et cela engendre une souffrance.

Extrait du livre "Le Livre de la Méditation et de la Vie " de Krishnamurti,
"28 juillet, le centre de la souffrance"
Copyright Krishnamurti Foundation of America.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

Etre seul -- ce qui n'a rien à voir avec une philosophie de la solitude -- c'est de toute évidence être dans une situation révolutionnaire, en opposition avec tout l'édifice social -- non seulement celui de la société, mais des sociétés communistes, fascistes, de tous les types de société en tant que systèmes organisés de violence et de pouvoir. Et cela implique une extraordinaire perception des effets du pouvoir. Vous, par exemple, avez-vous remarqué ces soldats à l'entrainement ? Ils n'ont plus rien d'humain, ce sont des machines, ce sont vos fils, ce sont mes fils, qui sont là, au garde-à-vous, en plein soleil. C'est ainsi que les choses se passent, en Amérique, en Russie et partout -- et non seulement au niveau politique, mais aussi au niveau religieux --, on appartient à un monastère, à des ordres, à des groupes qui exercent un pouvoir stupéfiant. Or l'unique esprit capable d'être seul est celui qui n'est pas assujetti. Et la solitude ne se cultive pas. Est-ce que vous voyez bien cela ? Lorsque vous l'avez vu, alors vous êtes voué à l'exclusion, et pas un gouverneur, pas un président ne vous conviera à sa table. Cette solitude est source d'humilité. C'est cette solitude, et non le pouvoir, qui connaît l'amour. L'ambitieux, qu'il soit un homme de religion ou un homme ordinaire, ne saura jamais ce qu'est l'amour. Et si l'on voit bien tout cela, on a alors cette qualité d'existence totale, et donc d'action totale. Tout cela advient grâce à la connaissance de soi.

Extrait du livre "Le Livre de la Méditation et de la Vie " de Krishnamurti,
"12 mars, Etre seul"
Copyright Krishnamurti Foundation of America.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

Peu importe que le changement ait lieu au niveau conscient ou inconscient : cela revient au même. Tout changement conscient suppose un effort ; et toute tentative inconsciente de changement suppose aussi un effort, une lutte. Tant qu'il y a lutte, conflit, le changement ne peut être que forcé, et il n'y a pas la moindre compréhension ; et cela n'a plus rien à voir avec un changement. L'esprit est-il donc capable d'affronter le problème du changement -- celui qui modifierait nos instincts d'acquisition, par exemple -- mais sans faire d'effort, en voyant simplement de manière lucide tout ce qu'implique ce besoin d'acquérir ? Parce qu'on ne peut pas voir le contenu total de ce besoin tant qu'on s'efforce de le faire changer. Le changement réel ne peut avoir lieu que lorsque l'esprit aborde le problème en toute fraîcheur -- pas en traînant tous les souvenirs usés datant d'un millier d'hiers. De toute évidence, si votre esprit est absorbé, il vous est impossible de compter sur un esprit plein de fraîcheur et d'enthousiasme. Et l'esprit ne cesse d'être occupé que lorsqu'il voit dans toute sa vérité ce qui l'absorbe. Vous ne pourrez jamais voir la vérité si vous ne lui accordez pas votre pleine attention, ou si vous traduisez mes propos sous une forme qui vous agrée, ou si vous les traduisez en vos propres termes. Vous devez absorber l'inédit avec un esprit plein de fraîcheur, et l'esprit manque de fraîcheur quand il est occupé, consciemment ou inconsciemment.

Extrait du livre "Le Livre de la Méditation et de la Vie " de Krishnamurti,
"23 octobre, Si l'esprit est absorbé"
Copyright Krishnamurti Foundation of America.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

~~~~~~~~~

Question : L'origine de la pensée n'est-elle pas une défense contre la douleur ? Le bébé commence à penser afin de se dissocier de la douleur physique. La pensée -- qui est la connaissance psychologique -- résulte-t-elle de la douleur, ou bien la douleur est-elle le résultat de la pensée ?

Krishnamurti : Piquez une épingle dans une jambe, vous provoquez la douleur, suivie du souci d'y mettre fin. C'est l'élan de la pensée, la réaction nerveuse ; puis vient l'identification à cette réaction et on dit : "j'espère que cela va se terminer et que je ne ressentirai plus rien de tel à l'avenir ; tout cela fait partie de l'élan de la pensée. La peur fait partie de la douleur ; la peur existe-t-elle sans la pensée ?
           Avez-vous jamais fait l'expérience de la dissociation de la pensée et de la douleur ? Asseyez-vous un moment dans un fauteuil de dentiste et suivez ce qui se passe ; votre esprit doit observer sans rien identifier. Vous pouvez le faire. Je me suis assis dans un fauteuil de dentiste pendant quatre heures et jamais aucune pensée ne m'est venue à l'esprit.
           Comment dépasser les défenses établies pendant l'enfance ? Irait-on chez un psychanalyste ? On pourrait penser que c'est la voie la plus facile, un moyen de résoudre tous les problèmes posés depuis l'enfance. On ne peut pas les résoudre, on peut les modifier légèrement. Alors, que fait-on ? Il n'y a personne à qui s'adresser. Va-t-on affronter cela ? Il n'y a personne. S'est-on jamais trouvé face à ce fait, qu'il n'y a personne à qui s'adresser ? Si on a un cancer, on peut aller chez un médecin, c'est différent de la connaissance psychologique acquise depuis l'enfance et qui rend névrosé ; la plupart des gens sont névrosés.
           Alors, que faire ? Dans un monde quelque peu névrosé, où tous les parents et amis sont légèrement déséquilibrés, comment savoir qu'on l'est également ? On ne peut s'adresser à personne ; alors, que se passe-t-il dans un tel esprit, à présent qu'il ne dépend plus des autres, des livres, des psychologues, de l'autorité ? Que se passe-t-il dans cet esprit s'il se rend vraiment compte qu'il n'a la possibilité de s'adresser à personne ? La névrose résulte de la dépendance. On dépend de sa femme, du médecin, on devient tributaire de Dieu ou des psychologues. On s'est installé dans une série de dépendances en espérant trouver en elles la sécurité. Quand on découvre qu'on ne peut dépendre de personne, qu'est-ce qui se passe ? On provoque une terrible révolution psychologique, qu'en général on n'affronte pas volontiers. On dépend de sa femme, elle vous encourage à dépendre d'elle et vice versa. Cela fait partie de la névrose dont on souffre. On ne doit pas la rejeter, mais l'examiner. Peut-on s'en libérer, peut-on ne pas dépendre de sa femme -- du point de vue psychologique, bien entendu ? On ne le fera pas, car on est effrayé ; on veut d'elle quelque chose, des relations sexuelles, ou ceci ou cela. Ou bien elle se sert de vos propres idées pour vous inciter à dominer, à être ambitieux, ou bien elle vous appelle un merveilleux philosophe.
           Rendez-vous compte que si l'on est tributaire de quelqu'un, cet état même de dépendance peut être la cause d'une profonde névrose psychologique. Si on brise ce modèle, que se passe-t-il ? On est sensé ! Il faut jouir de cet équilibre mental pour découvrir la vérité. La dépendance existe depuis l'enfance ; elle a été un facteur dans la lutte contre la douleur et la souffrance, un facteur de confort, d'encouragement, elle a nourri les émotions -- tout cela a fusionné en un tout dont on fait partie. Cet esprit conditionné ne peut jamais découvrir la vérité. Ne dépendre de rien signifie qu'on est seul, qu'on est un, entier -- c'est cela la santé mentale qui engendre la raison, la clarté, l'intégrité.

Extrait du livre "Questions et réponses " de Krishnamurti,
"la douleur ", p37
Copyright Krishnamurti Foundation Trust.
(Traduit de l'anglais par Mary Vriacos, éd. du Rocher)

~~~~~~~~~

Question : -- Il résulte de ce que vous dites que le savoir et la connaissance sont des entraves. Des entraves à "quoi" ?

Krishnamurti : -- Les connaissances et le savoir sont évidemment des obstacles à la compréhension du neuf, de l'intemporel, de l'éternel. Parvenir à une technique parfaite ne vous rend pas créatif. Vous pouvez savoir peindre merveilleusement mais n'être pas un créateur. Ou savoir écrire un poème techniquement parfait et n'être pas un poète. Etre poète, c'est être perméable au neuf, c'est être assez sensitif pour répondre à quelque chose de nouveau et de frais. Mais, pour la plupart d'entre nous, les connaissances, l'érudition sont devenues des habitudes invétérées, et nous croyons que ce savoir nous permettra de créer. Un esprit encombré, enfoui dans des faits, dans des connaissances, est-il susceptible de recevoir quoi que ce soit de neuf, de soudain, de spontané ? Si votre esprit est encombré par du connu, reste-t-il de la place en lui pour recevoir rien qui appartienne à l'inconnu ? Les connaissances se rapportent toujours au connu, c'est évident ; et, au moyen du connu, nous essayons de comprendre ce qui est inconnu, ce qui est au-delà de toute mesure.
           Considérez, par exemple, le comportement de la plupart des personnes "religieuses" quel que soit le sens que nous donnions provisoirement à ce mot : elles essayent d'imaginer ce que Dieu est, ou de penser à ce qu'est Dieu. Elles ont lu des ouvrages innombrables et sont informées des expériences de Saints, de Maîtres, de Mahatmas ; elles cherchent alors à imaginer ou à sentir ce qu'a pu être l'expérience dont on leur a parlé ; en d'autres termes, elles voudraient, avec le connu, aborder l'inconnu. Et peuvent-elles le faire ? Peut-on penser à quelque chose qui n'est pas connaissable ? Non : on ne peut penser qu'à ce que l'on connaît. Mais il se produit en ce moment dans le monde une extraordinaire perversion. Nous nous imaginons que nous comprendrons lorsque nous aurons encore plus d'informations, plus de livres, plus de faits, plus d'imprimés.
           Pour percevoir autre chose que la seule projection du connu, il faut éliminer le processus du connu, en le comprenant. Pourquoi l'esprit s'accroche-t-il toujours au connu ? N'est-ce point parce qu'il y cherche une certitude, une sécurité ? Sa nature même est fixée dans le connu, dans le temps ; et si ses fondements sont le passé, la durée, comment peut-il entrer en contact avec l'intemporel ? Il peut concevoir, formuler, se représenter l'inconnu, mais tout cela est absurde. L'inconnu ne peut entrer en existence que lorsque le connu est compris, dissous, mis de côté. Et cela est extrêmement difficile, car dès que l'on a une expérience quelconque, l'esprit la traduit en termes connus et la réduit à n'être que du passé. Je ne sais pas si vous avez remarqué que chaque expérience est immédiatement traduite en fonction du connu, nommée, formulée, enregistrée. Ainsi le mode du connu est le savoir et ces connaissances sont des entraves.
           Supposez que vous n'ayez jamais lu aucun livre de religion ou de psychologie et que vous ayez à trouver le sens, la signification de la vie. Comment vous y prendriez-vous ? Supposez qu'il n'y a pas de Maîtres, pas de religions organisées, ni Bouddha ni Christ et que vous ayez à commencer depuis le commencement. Comment vous y prendriez-vous ? Tout d'abord il vous faudrait comprendre votre processus de pensée, n'est-ce pas, et ne pas vous projeter, vous et vos pensées, dans le futur et créer un Dieu qui vous fasse plaisir : ce serait trop enfantin. Donc, tout d'abord, il vous faudrait comprendre le processus de votre pensée. Et c'est la seule façon de découvrir quelque chose de neuf.
           Lorsque nous disons que le savoir et les connaissances sont un obstacle, nous ne parlons pas des connaissances techniques nécessaires à l'industrie, etc., nous pensons à tout autre choses : à ce sens de félicité créative qu'aucune somme de savoir ou de connaissances ne donnera jamais. Etre créatif, dans le vrai sens de ce mot, c'est être libéré du passé d'instant en instant ; car c'est le passé qui constamment projette son ombre sur le présent. Nous accrocher à des informations, aux expériences d'autrui, à ce qu'Untel a dit (quelque grand qu'il soit) et essayer de conformer nos actes à ces pensées, tout cela est du monde des connaissances. Mais pour découvrir du neuf, l'on doit partir tout seul, complètement démuni, surtout de connaissances ; car il est très facile, au moyen de connaissances et de croyances, d'avoir des expériences ; mais celles-ci n'étant que des produits de projections personnelles sont irréelles, fausses. Si vous voulez découvrir le neuf, ne vous chargez pas du fardeau du vieux ; surtout de connaissances ; des connaissances d'un autre ; même s'il est très grand. Vos connaissances vous servent de protection, de sécurité : vous voulez être tout à fait sûrs de participer aux expériences du Bouddha, du Christ, ou de X... Mais l'homme qui ne cesse de s'abriter derrière des connaissances n'est pas un chercheur de vérité.
           La découverte de la vérité n'a pas de sentier. Vous devez entrer dans les océans inexplorés, ce qui n'est ni déprimant, ni aventureux. Lorsque vous voulez découvrir du neuf, lorsque vous expérimentez, votre esprit doit être très tranquille ; car s'il est encombré, rempli de faits et de connaissances, tout ce bagage est un obstacle au neuf. La difficulté est que, pour la plupart d'entre nous, l'esprit est devenu si important, a acquis une valeur prédominante, qu'il intervient chaque fois que se présente une chose neuve qui pourrait exister simultanément avec le connu. Ainsi les connaissances et le savoir sont un obstacle pour ceux qui voudraient chercher, pour ceux qui voudraient essayer de comprendre ce qui est intemporel.

Extrait du livre "La Première et Dernière Liberté" de Krishnamurti,
"sur la connaissance", p171
Copyright Krishnamurti Foundation Trust.
(Traduit de l'anglais par Carlo Suares, éd. Stock)

~~~~~~~~~

Question : -- Je dois admettre, pour être parfaitement honnête, que j'en veux à presque tout le monde et qu'il m'arrive d'aller jusqu'à la haine. Cela me rend malheureux, cela me fait souffrir. Je comprends intellectuellement que je "suis" ce ressentiment, cette haine, mais je ne sais pas comment me prendre en main. Pouvez-vous me montrer, m'expliquer ce que je dois faire ?

Krishnamurti : -- Qu'appelez-vous comprendre "intellectuellement" ? Quel sens cela a-t-il pour vous ? Ces mots : comprendre intellectuellement, se rapportent-ils à un fait réel ou sont-ils une fabrication de l'esprit ? Nous ne pouvons, mutuellement, nous faire comprendre que par des mots ; cependant, pouvons-nous réellement comprendre quoi que ce soit verbalement, cérébralement ? Telle est la première question que nous devons éclaircir ; la soi-disant compréhension intellectuelle n'est-elle pas un obstacle à la compréhension ? Car la vraie compréhension est intégrale, elle n'est pas divisée, partielle. Je comprends une chose ou je ne la comprends pas. Se dire : "Je ne comprends qu'intellectuellement" est un processus partiel, donc loin d'être la compréhension, il agit contre elle.
           Votre question est : "Moi qui suis ressentiment et haine, comment puis-je me libérer de ce problème ou le prendre en main ?" Comment prenons-nous un problème en main ? Qu'est-ce qu'un problème ? C'est évidemment quelque chose qui nous trouble et nous dérange. J'éprouve du ressentiment, de la haine ; je hais les gens, et cela me fait souffrir. J'en suis conscient. Que dois-je faire ? C'est une grave perturbation dans ma vie. Comment puis-je en être réellement affranchi, non pas l'écarter momentanément mais en être libéré radicalement ? Comment dois-je m'y prendre ?
           C'est un problème pour moi, parce que c'est une perturbation dans ma vie. Si cela ne me dérangeait pas, cela ne serait pas un problème, n'est-ce pas ? Mais cela me fait souffrir parce que je trouve que c'est laid, et je veux m'en débarrasser. Donc ce à quoi j'objecte c'est le dérangement. Je lui donne des noms différents selon les jours, selon mon humeur, mais mon désir fondamental est que rien ne vienne me troubler. Le plaisir n'est pas une cause de désarroi, donc je l'accepte. Je ne demande pas à me "libérer" du plaisir tant qu'il ne provoque pas de conflits.
           Ainsi je veux vivre de façon à ne pas être dérangé, et je cherche le moyen d'y parvenir. Mais pourquoi ne devrais-je pas me laisser déranger ? Au contraire, il faut que je sois troublé si je veux me comprendre. Il faut que je passe par des boulversements et des angoisses terribles pour me découvrir. Si rien ne me secoue je continuerai à dormir et c'est peut-être ce que veulent la plupart d'entre nous ; ils cherchent l'apaisement, le repos, la sécurité, l'isolement, la réclusion à l'abri des grands conflits. Mais si j'accepte, si j'accepte réellement, non superficiellement, d'être boulversé, mon attitude envers le ressentiment ou la haine subira forcément un changement. Si j'accepte d'être troublé, les noms que je donne au dérangement, les noms "haine" ou "ressentiment" n'ont plus d'importance, car je suis en contact immédiat avec cet état, sans altérer l'expérience avec des mots.
           La colère est une qualité qui nous boulverse autant que la haine et le ressentiment, aussi ceux qui en font l'expérience directe, sans l'intervention de mots, sont rares. Si nous ne lui donnons pas de nom, si nous ne l'appelons pas colère, ne voyez-vous pas que l'expérience est différente ? Les mots que nous accolons à une expérience la réduisent et la fixent dans des cadres anciens ; tandis que si nous ne la nommons pas, il y a là une expérience comprise directement, et cette compréhension la transforme.
           Considérez par exemple la mesquinerie. Nous sommes presque tous mesquins sans en être conscients, tantôt lorsque nous défendons nos intérêts, tantôt lorsque nous pardonnons aux gens ; bref nous sommes mesquins ; vous savez tous ce que je veux dire. Or, étant conscients de cela, comment nous libérerons-nous de cette qualité ? Il ne s'agit pas de "devenir" généreux ; ce n'est pas cela qui importe ; être libéré de la mesquinerie comporte la générosité sans que l'on devienne "généreux". Nous devons évidemment commencer par prendre conscience de norte façon d'agir : peut-être faisons-nous des donations généreuses à des sociétés ou à des amis, et sommes-nous mesquins pour un pourboire à donner, sans nous en rendre vraiment compte. Lorsque nous en sommes conscients, que faisons-nous ? Nous mettons notre volonté à être généreux, nous nous forçons à l'être, nous nous disciplinons à cet effet, etc., etc. Toutefois, l'effort de volonté pour "être" quelque chose est encore de la mesquinerie dans un cercle élargi ; mais si nous ne faisons rien de tout cela et sommes simplement conscients de tout ce qu'implique la mesquinerie, sans lui donner un nom, nous voyons aussitôt se produire une transformation radicale.
           Veuillez, je vous prie, faire cette expérience. Tout d'abord, il "faut" être troublé et il est évident que la plupart d'netre nous n'aiment pas qu'on les dérange. Nous pensons avoir trouvé un mode de vie -- un maître, une foi ou autre chose -- et là nous nous installons. C'est comme si nous avions un bon emploi bureaucratique qui nous permettrait de fonctionner jusqu'à la fin de nos jours. Avec cette même mentalité, nous abordons diverses qualités dont nous voulons nous débarrasser. Nous ne voyons pas combien il serait important que nous soyons boulversés, dans un état de grande incertitude intérieure, privés de nos points d'appui. Car n'est-il pas vrai que l'on ne peut découvrir, percevoir, comprendre, que dans l'insécurité ? Nous voulons être comme l'homme qui a beaucoup d'argent, qui a ses aises et ne veut pas qu'on vienne le troubler. Pourtant l'incertitude est essentielle pour comprendre, et toute tentative de trouver la sécurité est un obstacle à la compréhension. Vouloir nous débarrasser de ce qui provoque une perturbation nous empêche de voir de quoi il s'agit en fait. Et si nous pouvons vivre directement ce sentiment qui nous agite, sans le nommer, je pense qu'il peut être très révélateur : aussitôt que nous ne bataillons plus avec lui, "celui" qui subit l'expérience et ce qui agit sur lui, sont un : et c'est cela l'essentiel. Tant que je nomme l'expérience je me sépare d'elle et j'agis sur elle. Une telle action est artificielle, illusoire. Mais si je ne la nomme pas, je suis un avec elle. Cette intégration est nécessaire et doit être abordée sans restriction.

Extrait du livre "La Première et Dernière Liberté" de Krishnamurti,
"sur la haine", p212
Copyright Krishnamurti Foundation Trust.
(Traduit de l'anglais par Carlo Suares, éd. Stock)

~~~~~~~~~

Question : La vision pénétrante n'est-elle pas l'intuition ? Pourriez-vous parler de cette lucidité soudaine dont jouissent certaines personnes ? Qu'entendez-vous par vision pénétrante ? Est-elle un phénomène momentané ou bien peut-elle être continue ?

Krishnamurti : Au cours de ses divers entretiens, l'orateur a utilisé l'expression "vision pénétrante", c'est-à-dire la vision qui pénètre à l'intérieur des choses, à l'intérieur de tout le mouvement de la pensée, par exemple, de tout le mouvement de la jalousie. Avoir une vision pénétrante, c'est percevoir la nature de l'avidité, voir le contenu entier de l'affliction. Ce n'est pas une analyse, ni l'exercice d'une faculté intellectuelle, ni le résultat du savoir. Ce dernier est le produit de ce que l'expérience a accumulé par le passé et qui s'est emmagasiné dans le cerveau. Il n'y a pas de savoir complet, par conséquent l'ignorance accompagne toujours la connaissance, comme deux chevaux en tandem. Si l'observation n'est pas basée sur le savoir, ou bien sur la capacité intellectuelle ou le raisonnement, l'exploration et l'analyse, alors qu'est-elle ? Toute la question est là. On demande : est-ce l'intuition ? "Intuition" est un mot plutôt délicat qu'on utilise beaucoup. La réalité de l'intuition peut être le résultat du desir. On peut désirer une chose puis, quelques jours plus tard, avoir une intuition à ce sujet. On lui accorde alors une importance extraordinaire. Mais, en l'approfondissant, on peut s'apercevoir qu'elle se fonde sur le désir, la crainte ou diverses formes de plaisir. On doit donc avoir des doutes au sujet de ce mot "intuition", surtout lorsqu'il est employé par des personnes plutôt romanesques, plutôt imaginatives, sentimentales et à la recherche de quelque chose. Elles auraient certainement des intuitions, mais celles-ci se fonderaient sur quelque désir évident et trompeur. Donc, pour le moment, mettez ce mot de côté.
           Qu'est-ce, alors, que la vision pénétrante ? C'est la perception instantanée de quelque chose qui doit être vrai, logique, sensé, rationnel. La vision pénétrante doit agir immédiatement. Il n'est pas question de voir en profondeur pour ne rien faire de cette vision. Si on pénètre l'entière nature de la pensée, l'action est instantanée. La pensée est une réaction de la mémoire. Celle-ci est l'expérience, la connaissance entreposée dans le cerveau. La mémoire réagit : -- où habitez-vous ? Vous répondez. Comment vous appelez-vous ? La réponse est immédiate. La pensée est le résultat ou la réaction de l'accumulation d'expérience et de connaissances emmagasinées sous forme de mémoire. La pensée se fonde sur le savoir ou bien elle en est l'aboutissement ; elle est limitée, car le savoir est limité. Elle ne peut jamais tout englober ; par conséquent, elle est éternelle confinée, bornée, étroite. Voir cela d'une manière pénétrante implique une action qui n'est pas simplement la répétition de la pensée. Voir en pénétrant, par exemple, dans la nature des organisations, signifie qu'on observe sans souvenirs, sans argumentation pour ou contre ; c'est simplement voir tout le mouvement et la nature du besoin d'organisation. On en a une vision pénétrante à partir de laquelle on agit et cette action est logique, sensée, saine. Une vision pénétrante ne vous fait pas agir en sens opposé, car alors elle n'en serait pas une.
           Regardez, par exemple, de façon pénétrante, les blessures et les coups subis depuis l'enfance. Pour des raisons diverses, tout le monde est blessé, de l'enfance à la mort. Du point de vue psychologique, ces blessures demeurent en chacun de nous. Pénétrez, à présent, dans toute la nature et la structure de ce mal. Vous êtes blessé, peiné psychologiquement ? Vous pouvez vous adresser à un psychologue, un analyste, un psychothérapeute qui sachent en dépister la cause : depuis l'enfance, votre mère était ceci et votre père était cela et ainsi de suite, mais la blessure ne se refermera pas simplement parce qu'on a cherché la cause. Elle est là. Elle a pour conséquences l'isolement, la crainte, la résistance dont le but est d'éviter de nouvelles blessures ; par conséquent, on se renferme en soi. Vous savez tout cela. C'est là tout le mouvement des blessures subies. La blessure est l'image de vous-même que vous vous êtes forgée. Aussi longtemps que cette image demeure, vous serez évidemment blessé. A présent, si vous voyez tout cela de façon pénétrante -- sans analyse -- si vous percevez cela instantanément, cette perception même est une vision pénétrante ; elle exige toute votre attention et toute votre énergie ; dans cette vision, la blessure disparaît. Cette pénétration va complètement dissoudre votre blessure, ne laissant aucune trace, si bien que personne ne pourra plus vous faire de mal. L'image de vous-même que vous aviez créée n'existe plus.

Extrait du livre "Questions et réponses " de Krishnamurti,
"La vision pénétrante ",
Copyright Krishnamurti Foundation Trust.
(Traduit de l'anglais par Mary Vriacos, éd. du Rocher)

~~~~~~~~~

Question : -- Nous vivons, mais ne savons pas pourquoi. Pour un grand nombre d'entre nous, la vie n'a aucun sens. Pouvez-vous nous dire la raison d'être et le but de nos vies ?

Krishnamurti : -- Pourquoi me posez-vous cette question ? Pourquoi me demandez-vous de vous dire quel est le sens et le but de la vie ? Qu'est-ce que nous appelons vivre ? La vie a-t-elle un sens ? Un but ? Vivre, n'est-ce pas son propre but et son propre sens ? Pourquoi voulons-nous plus ? Parce que nous sommes si mécontents de nos vies, elles sont si vides, si vulgaires, si monotones, avec l'indéfinie répétition des mêmes gestes, que nous voulons autre chose. Notre vie quotidienne est si insignifiante, assommante, intolérablement stupide, que nous disons : "il faut qu'elle ait un autre sens" et c'est pour cela que vous posez cette question. Mais l'homme qui vit dans la richesse de la vie, qui voit les choses telles qu'elles sont, se contente de ce qu'il a ; il n'est pas confus : il est clair et c'est pour cela qu'il ne demande pas quel est le but de la vie. Pour lui, le fait même de vivre est le commencement et la fin. Notre difficulté est que, notre vie étant vide, nous voulons lui trouver un but et lutter pour y parvenir. Un tel but dans la vie ne peut être qu'une expression de l'intellect, sans aucune réalité. Un but poursuivi par un esprit stupide et un coeur vide, sera vide. Ainsi vous vous demandez comment enrichir vos vies (intérieurement, non pas d'argent, j'entends bien) : cela n'a pourtant rien de mystérieux. Lorsque vous dites que le but de la vie est d'être heureux, ou de trouver Dieu, ce désir de trouver Dieu n'est qu'une fuite devant la vie et votre Dieu n'est qu'une chose appartenant au connu. Vous ne pouvez vous acheminer que vers un objet que vous connaissez ; si vous construisez un escalier vers ce que vous appelez Dieu, ce n'est certainement pas Dieu. La vérité est comprise en vivant, non en s'évadant de la vie. Lorsque vous cherchez un but à la vie, vous vous en évadez, vous n'êtes pas en train de la comprendre. La vie est relations, la vie est action en relation ; mais lorsque je ne comprends pas mon monde de relations ou lorsque celles-ci sont confuses, je cherche un "sens" à ma vie en me demandant pourquoi elle est vide. Pourquoi sommes-nous si seuls, si frustrés ? Parce que nous n'avons jamais regardé en nous-mêmes pour nous comprendre. Nous ne voulons pas nous avouer que cette vie est tout ce que nous connaissons, et que nous devrions, par conséquent, la comprendre pleinement et complètement. Nous préférons nous fuir nous-mêmes et c'est pour cela que nous cherchons le but de la vie loin de nos relations. Si nous commençons à comprendre l'action -- c'est-à-dire nos relations avec les personnes, les possessions, les croyances et les idées -- nous voyons que la relation elle-même est sa propre récompense. Vous n'avez nul besoin de chercher, c'est comme chercher l'amour. Pouvez-vous le trouver en le cherchant ? L'amour ne peut pas être cultivé. Vous ne le trouverez que dans le monde des relations, et c'est parce que nous n'avons pas d'amour que nous voulons un but dans la vie. Lorsque l'amour est là, qui est sa propre éternité, il n'y a pas la recherche de Dieu, parce que l'amour est Dieu.
           C'est parce qu'elles sont si remplies de faits techniques et de superstitieuses litanies que nos vies sont si vides ; et c'est pour cela que nous cherchons un but en dehors de nous-mêmes. Pour trouver le but de la vie, nous devons passer par la porte de nous-mêmes ; mais consciemment ou inconsciemment, nous évitons de voir les choses telles qu'elles sont et voulons, par conséquent, que Dieu nous ouvre une porte située au delà. Cette question sur le but de la vie n'est posée que par ceux qui n'aiment pas. L'amour ne peut être trouvé que dans l'action, laquelle est relation.

Extrait du livre "La première et dernière libérté" de Krishnamurti,
"SUR LE SENS DE LA VIE",
Copyright Krishnamurti Foundation of America.
(Traduit de l'anglais par Carlos Suarès, éd. Stock)

~~~~~~~~~

Question : -- Le passé peut-il se dissoudre tout d'un coup, ou faut-il du temps pour cela ?

Krishnamurti : -- Nous sommes le résultat du passé. Notre pensée est fondée sur hier et beaucoup de milliers d'hiers. Nous sommes le résultat du temps et nos réactions, notre comportement actuels, sont les effets cumulatifs de beaucoup de milliers d'instants, d'incidents, d'expériences. Donc, le passé est, pour la majorité d'entre nous, le présent ; c'est là un fait qui ne peut être nié. Vous, vos pensées, vos actes, vos réactions, vous êtes le résultat du passé. Or, vous voulez savoir si le passé peut être effacé immédiatement, par l'effet d'une action en dehors de la durée, ou si l'esprit a besoin de temps pour être affranchi, dans le présent, de ce passé cumulatif. Il est important de comprendre cette question, qui est celle-ci : étant donné que chacun de nous est le résultat du passé, avec un arrière-plan d'influences innombrables en perpétuel changement, est-il possible d'effacer cet arrière-plan sans passer par le processus du temps ?
           Qu'est-ce que le passé ? Qu'entendons-nous par passé ? Nous ne parlons pas ici du passé chronologique, c'est bien évident. Nous parlons des expériences accumulées, des réactions emmagasinées, des souvenirs, des traditions, des connaissances, des entrepôts subconscients de pensée innombrables, de sentiments, d'influences, de réponses. Avec cet arrière-plan, il n'est pas possible de comprendre la réalité parce que celle-ci ne peut être d'aucun temps : elle est intemporelle. On ne peut pas comprendre l'intemporel avec un esprit qui est le produit du temps. Vous voulez savoir s'il est possible de libérer l'esprit tout de suite : s'il est possible à l'esprit (qui est le résultat du temps) de cesser d'être, immédiatement ; ou au contraire s'il faut passer par une longue série d'examens et d'analyses pour libérer l'esprit de son arrière-plan.
           L'esprit "est" l'arrière-plan ; il "est" le résultat du temps ; il "est" le passé ; l'esprit n'est pas le futur, mais peut se projeter dans l'avenir. Il se sert du présent comme passage vers le futur ; il est donc toujours, quoi qu'il fasse, quelles que soient ses activités passées, présentes et futures, dans le réseau du temps. L'esprit peut-il cesser complètement ? Le processus de pensée peut-il prendre fin ? Nous nous rendons compte que l'esprit, que ce que nous appelons la conscience, se compose de beaucoup de couches, interdépendantes et interagissantes : notre conscience n'est pas seulement l'expérience mais aussi les noms, les mots qui s'y ajoutent, et l'emmagasinage des souvenirs. Tel est le processus de la conscience.
           Lorsque nous parlons de conscience, nous parlons de l'expérience, des noms que nous lui donnons et de l'emmagasinage dans la mémoire qui en résulte. Tout cela à différents niveaux est la conscience. L'esprit, qui est le résultat du temps, doit-il passer par le processus de l'analyse, pas à pas, en vue de se libérer de l'arrière-plan, ou peut-on être entièrement affranchi du temps et regarder directement la réalité ?
           De nombreux psychanalystes nous disent que pour nous libérer de l'arrière-plan nous devons examiner chaque réaction, chaque complexe, chaque obstacle, chaque blocage, ce qui évidemment implique le temps. Cela veut dire aussi que je dois comprendre ce que j'analyse en moi-même et ne pas me tromper dans mon interprétation. Si je traduis mal, je parviens à des conclusions erronées et établis ainsi un nouvel arrière-plan. Je dois donc être capable d'analyser mes pensées et mes sentiments sans les déformer, et je ne dois pas manquer un seul pas de l'analyse, parce que tout faux pas, toute erreur dans mes conclusions, rétablit un arrière-plan, sur d'autres bases, et à d'autres niveaux. J'en viens ainsi à me demander si, en tant que mon propre analyste, je suis autre chose que ce que j'analyse. L'analyste et l'objet analysé ne sont-ils pas un seul et unique phénomène ?
           Certes l'expérience et celui qui vit l'expérience sont un seul phénomène ; ce ne sont pas deux processus distincts. Mais examinons les difficultés de ce procédé. Il est à peu près impossible d'analyser tout le contenu de notre conscience et de nous libérer ainsi. Après tout, qui est cet analyste ? Quoi qu'il en pense, il n'est pas autre chose que ce qu'il analyse. Il peut s'en détacher par l'esprit, mais il en est partie intégrante. Lorsque j'ai une pensée, un sentiment, lorsque je suis en colère, par exemple, moi qui analyse la colère, je suis toujours partie intégrante de la colère. Il y a donc des difficultés incalculables à s'élucider, à se révéler à soi-même comme on lirait un livre, une page après l'autre. Ce n'est pas ainsi que l'on s'affranchit de l'arrière-plan. Il doit y avoir une voie beaucoup plus simple, plus directe, et c'est ce que nous allons, vous et moi, chercher ensemble. Pour la découvrir, nous devons écarter ce qui est faux, et l'analyse n'étant pas cette voie, nous libérer de cette méthode.
           Et que vous reste-t-il ? Car vous ne connaissez, vous ne pratiquez que l'analyse. L'observateur observant, l'observateur essayant de s'expliquer ce qu'il a observé, ne se libérera pas de l'arrière-plan parce que l'arrière-plan et lui sont un seul phénomène. S'il en est ainsi, -- et il en est ainsi -- vous abandonnerez ce procédé, n'est-ce pas ? Si vous voyez que cette voie est fausse, si vous vous rendez compte, non pas verbalement mais en fait, que cette méthode est erronée, qu'arrive-t-il à votre analyse ? Vous cessez d'analyser, et puis que vous reste-t-il ? Observez, suivez ce qui vous reste et vous verrez avec quelle rapidité on peut être affranchi de l'arrière-plan. Si cette voie n'est pas la bonne, que vous reste-t-il ? Quel est l'état dans lequel se trouve un esprit accoutumé à analyser, tester, observer, disséquer, conclure et recommencer ? Si vous arrêtez net ce processus, dans quel état se trouve votre esprit ?
           Vous me répondez qu'il est dans un état de vide. Allez plus loin dans ce vide. Lorsque vous rejetez ce que vous savez être faux, qu'arrive-t-il à votre esprit ? Somme toute, qu'avez-vous écarté ? Vous avez rejeté le procédé erroné qui résulte de l'arrière-plan. D'un seul coup, pour ainsi dire, vous avez rejeté tout cela. Alors votre esprit -- lorsque vous écartez la méthode analytique avec toutes ses implications, et la voyez erronée -- est libre d'hier et par conséquent susceptible de perception directe sans passer à travers tout le processus du temps ; il est susceptible d'un rejet immédiat de l'arrière-plan.
           Situons la question autrement : la pensée est un produit du temps, n'est-ce pas ? La pensée résulte du milieu, des influences sociales et religieuses, tout cela faisant partie du temps. Demandons-nous alors comment la pensée pourrait être affranchie du temps. La pensée, qui est un résultat du temps, peut-elle s'arrêter et être affranchie du temps ? Elle peut être dominée, façonnée, mais la discipline de l'esprit est encore dans le réseau du temps. Ainsi notre difficulté est : comment un esprit qui est le résultat du temps, de nombreux milliers d'hiers, peut-il être instantanément libre de cet arrière-plan si complexe ? Vous pouvez en être libre, mais dans le présent, dans le maintenant, pas demain. Cela ne peut se faire que lorsque vous vous rendez compte de ce qui est faux. Le faux est évidemment le procédé analytique, et c'est le seul instrument qui nous ayons.
           Lorsque le processus analytique s'arrête complètement, non pas par une discipline mais par la compréhension de son inévitable erreur, vous voyez que votre esprit est complètement dissocié du passé ; ce qui ne veut pas dire que vous ne reconnaissiez pas le passé mais que votre esprit n'a pas de communion directe avec lui. Alors il peut se libérer du passé immédiatement, maintenant, et cette dissociation du passé, cette liberté complète par rapport à hier (non pas chronologique, mais psychologique) est possible ; et c'est la seule voie vers la compréhension de la réalité.
           Demandons-nous plus simplement quel est l'état de notre esprit lorsque nous voulons comprendre quoi que ce soit. Lorsque vous voulez comprendre votre enfant, ou telle personne, comprendre ce qu'elle dit, quel est l'état de votre esprit ? Vous n'analysez pas, vous ne critiquez pas, vous ne jugez pas ce que l'autre est en train de dire : vous écoutez tout simplement. Votre esprit est dans un état où le processus de la pensée n'est pas actif tout en étant sur le qui-vive. Et cette vivacité n'est pas dans le réseau du temps. Vous n'êtes que vivacité, réceptivité passive et totalement lucide ; ce n'est qu'en cet état qu'il y a compréhension. Lorsque l'esprit agité questionne, se tracasse, dissèque, analyse, il n'y a pas de compréhension. Lorsqu'il y a l'intensité de comprendre, l'esprit est évidemment tranquille. Cela, naturellement, doit être vécu ; mais l'on voit facilement que plus on analyse, moins on comprend. On peut comprendre certains événements, mais tout le contenu de la conscience ne peut pas être vidé par un processus analytique. Il ne peut être vidé que lorsque l'on voit l'erreur de l'approche analytique. Lorsque l'on voit l'erreur sous son vrai jour on commence à découvrir le vrai, et c'est la vérité qui nous libérera de l'arrière-plan.

Extrait du livre "La première et dernière libérté" de Krishnamurti,
"Sur le temps ",
Copyright Krishnamurti Foundation of America.
(Traduit de l'anglais par Carlos Suarès, éd. Stock)

~~~~~~~~~

Question : Je suis mariée et j'ai des enfants, dit-elle, mais j'ai l'impression d'avoir perdu tout amour. Je me dessèche lentement. J'exerce des activités sociales, mais ce n'est qu'une sorte de passe-temps, et j'en vois toute la futilité. Rien ne m'intéresse vraiment et totalement. Il y a quelque temps j'ai pris des vacances loin de ma famille, de sa routine et des activités sociales, et j'ai essayé de peindre ; mais le coeur n'y était pas. Je me sens morte, incapable de créer, déprimée et complètement découragée. Je suis encore jeune, mais l'avenir me paraît tout à fait sombre. J'ai songé au sucide, mais je trouve encore cela absolument stupide. Je suis de plus en plus perdue, et j'ai l'impression que ce cauchemar ne finira jamais.

Krishnamurti : Qu'est-ce qui vous trouble ? Est-ce la question des relations avec votre entourage ?

Q : Non, ce n'est pas cela. Je suis arrivée à m'en tirer sans trop de dommage. Mais je suis complètement désamparée et je n'ai plus de goût à rien.

K : Avez-vous un problème particulier qui vous tourmente, ou bien est-ce un mécontentement général ? Il doit y avoir une angoisse profonde, une peur de quelque chose dont vous n'avez pas conscience. Désirez-vous savoir ce que c'est ?

Q : Oui, c'est pour cela que je suis venue vous voir. Je ne peux vraiment pas continuer ainsi. Plus rien n'a d'importance pour moi, et périodiquement je suis très malade.

K : Votre maladie est peut-être une fuite devant vous-même, devant les problèmes que vous voulez ignorer.

Q : Je suis sûre que c'est cela. Mais que puis-je faire ? Je suis désespérée. Avant de partir, il faut que j'aie trouvé un moyen de sortir de cet état.

K : Est-ce le conflit entre deux réalités, ou entre le réel et l'imaginaire ? Votre mécontentement est-il simplement une insatisfaction, qui peut aisément trouver un remède, ou est-ce un malaise sans cause ? L'insatisfaction trouve très vite un moyen ou un autre pour assouvir son désir ; l'insatisfaction est vite canalisée, mais le mécontentement ne peut être apaisé par la pensée. Ce soi-disant mécontentement vient-il de l'insatisfaction ? Si vous trouviez des satisfactions, votre mécontentement disparaîtrait-il ? Est-ce parce que vous cherchez une sorte de satisfaction permanente ?

Q : Non, ce n'est pas cela. Ce n'est pas une sorte de satisfaction que je cherche -- du moins je ne pense pas que ce soit cela. Tout ce que je sais, c'est que je suis dans la confusion et le conflit, et que je ne peux pas trouver le moyen d'en sortir.

K : Lorsque vous dites que vous êtes en conflit, cela doit se rapporter à quelque chose de particulier : s'agit-il de votre mari, de vos enfants, de vos activités sociales ? Si, comme vous le dites, votre conflit n'a pas de rapport avec cela, alors cela ne peut être qu'un conflit entre ce que vous êtes et ce que vous voudriez être, entre le réel et l'idéal, entre ce qui est et le mythe de ce qui pourrait être. Vous avez une idée de ce que vous pourriez être, et le conflit et la confusion viennent peut-être du désir de vous conformer à ce moi idéal qui est une projection de vous-même. Vous luttez pour être quelque chose que vous n'êtes pas. Est-ce cela ?

Q : Je commence à voir d'où vient mon trouble. Je crois que ce que vous dites est vrai.

K : Le conflit est entre le réel et le mythe, entre ce que vous êtes et ce que vous voudriez être. Le mythe a été cultivé depuis l'enfance et s'est progressivement élargi et enfoncé en vous, creusant le fossé chaque jour d'avantage entre vous et la réalité, et constamment modifié par les circonstances. Ce mythe, comme tous les idéaux, les objectifs, les utopies, est en contradiction avec ce qui est , l'implicite, le réel. Ainsi le mythe est une évasion, le moyen de fuir ce que vous êtes. Cette fuite crée inévitablement le conflit stérile des contraires ; et tout conflit, intérieur ou extérieur, est vain, futile, stupide, source de confusion et d'antagonisme.
           Ainsi, si j'ose dire, votre trouble provient du conflit entre ce que vous êtes et le mythe de ce que vous pourriez être. Le mythe, l'idéal, est irrél ; c'est une évasion, une projection de votre moi, il n'a aucune réalité. Le réel est ce que vous êtes. Ce que vous êtes est beaucoup plus important que ce que vous pourriez être. Vous pouvez comprendre ce qui est , mais vous ne pouvez pas comprendre ce qui pourrait être. Il ne peut y avoir aucune compréhension d'une illusion, il n'y a que la compréhension de la manière dont cela se produit. Le mythe, le fictif, l'idéal, n'a aucune valeur ; c'est un résultat, une fin, et ce qui est important c'est de comprendre le processus qui l'a provoqué.
           Pour comprendre ce que vous êtes, que ce soit agréable ou déplaisant, le mythe, l'idéal, la projection du moi dans un futur, doit entièrement cesser. C'est alors seulement que vous pourrez vous mesurer avec ce qui est . Pour comprendre ce qui est , il faut être libéré de toute distraction. La distraction est la condamnation ou la justification de ce qui est . La distraction est comparaison ; c'est la résistance ou la discipline dirigée contre le réel. La distraction est l'effort ou l'obligation de comprendre. Toute distraction est un empêchement à la compréhension de ce qui est . Ce qui est n'est pas statique ; il est en perpétuel mouvement, et pour le suivre l'esprit ne doit être attaché à aucune croyance, à aucun espoir de succès, à aucune crainte d'échec. Ce n'est que dans la lucidité passive mais vigilante que ce qui est se dévoile. Ce dévoilement n'appartient pas au temps.

Extrait du livre "Commentaires sur la vie, Tome I " de Krishnamurti,
"Ce qui est et ce qui pourrait être",
Copyright Krishnamurti Writings Inc OJAI Calif U.S.A.
(Traduit de l'anglais par Roger Giroux, éd. Buchet/Chastel)

~~~~~~~~~

Question : Lors de vos causeries, les idées que vous exprimez sont le fruit de votre pensée. Puisque, selon vous, toute pensée est conditionnée, vos idées ne le sont-elles pas, elles aussi ?

Krishnamurti : Que la pensée soit conditionnée, c'est une évidence. La pensée est la réponse de la mémoire à un stimulus, et la mémoire résulte des connaissances antérieures, des expériences acquises, c'est-à-dire d'un conditionnement. Toute pensée est par conséquent conditionnée. Notre interlocuteur s'interroge : "Puisque toute pensée est conditionnée, ce que vous dites ne l'est-il pas aussi ?" C'est vraiment une question fort intéressante, n'est-ce pas ?
           Pour pouvoir énoncer certains mots, la mémoire est indispensable, bien sûr. Pour que nous puissions entrer en communication, vous et moi devons connaître l'anglais, le hindi ou une autre langue qui nous soit commune. Or la connaissance d'une langue n'est autre que la mémoire. Cela est un premier point. Quant à l'esprit de l'orateur -- mon propre esprit, donc --, fait-il simplement usage de mots à des fins de communication, ou est-il impliqué dans un mouvement de remémoration ? Sommes-nous en présence d'une mémoire qui ne serait pas seulement la mémoire des mots, mais aussi la mémoire d'un autre processus, et l'esprit se sert-il des mots pour transmettre cet autre processus ? C'est réellement un problème très intéressant, pour peu qu'on aille au fond des choses.
           Le conférencier dispose en fait d'un stock d'informations, de connaissances, qu'il dispense à son auditoire : tout cela est de l'ordre de la mémorisation. Il a accumulé, lu, rassemblé certaines notions ; il s'est forgé certaines opinions qui concordent avec son conditionnement, ses préjugés, puis il se sert du langage pour les communiquer. C'est un processus banal que nous connaissons tous. Ce qui se passe ici est-il du même ordre ? C'est précisément ce que veut savoir l'interlocuteur qui nous interpelle. Il dit en effet : "Si vous ne faites rien d'autre que vous remémorer vos expériences, et transmettre ces souvenirs, dans ce cas ce que vous dites est conditionné" -- ce qui est vrai.
           Cette problématique est très intéressante, car elle permet de révéler ce qu'est le processus de l'esprit. Si vous observez votre propre esprit, vous verrez de quoi je parle. L'esprit est le résidu de la mémoire, de l'expérience, du savoir : ce résidu est sa source d'expression ; l'esprit hérite d'un certain arrière-plan -- et, lorsqu'il communique, il se fait l'écho de cet arrière-plan. Notre interlocuteur veut savoir si l'orateur ici présent s'appuie sur ce même arrière-plan -- auquel cas il ne fait rien d'autre que répéter -- ou s'il s'exprime sans que joue la mémoire des expériences antérieures -- auquel cas les propos qu'il tient et l'expérience qu'il vit sont simultanés. En fait, vous n'observez pas votre propre esprit. Explorer le processus de la pensée est une affaire délicate, c'est comme d'observer au microscope une chose vivante. Si vous n'êtes pas attentif à votre propre esprit, vous êtes comme un observateur extérieur regardant les joueurs évoluer à distance sur le terrain de jeu. Mais si nous nous livrons tous à une observation réelle de notre esprit, alors cela aura une portée immense.
           Si l'esprit veut faire partager, à travers les mots, une expérience qu'il se remémore, alors il va de soi que cette expérience mémorisée est conditionnée -- ce n'est pas une chose vivante, une chose qui bouge. Parce qu'elle est liée au souvenir, elle appartient au passé. Tout savoir est de l'ordre du passé, n'est-ce pas ? Le savoir ne peut jamais être de l'ordre de l'instant, il est toujours enraciné dans le passé. Notre interlocuteur veut savoir si l'orateur se contente de puiser à la source du savoir, pour vous le dispenser ensuite. Si tel est le cas, ce qu'il cherche à transmettre est conditionné car tout savoir procède du passé. Le savoir est statique ; on peut certes l'enrichir, mais ce n'en est pas moins une chose morte.
           Est-il possible, plutôt que de transmettre le passé, de faire partager l'immédiateté de l'expérience, de la vie ? Il est assurément possible d'être en état d'expérience directe, sans réaction conditionnée face à l'expérience, et d'utiliser des mots pour faire partager non pas le passé, mais la chose vivante directement vécue à l'instant même.
           Quand vous dites à quelqu'un : "Je vous aime", l'expérience à partager est-elle de l'ordre du souvenir ? Non : vous avez, certes, eu recours aux mots habituels : "Je vous aime" ; mais cet échange est-il de l'ordre du souvenir, ou est-ce au contraire une réalité vraie que vous voulez faire partager ? Cela revient en fait à se demander si l'esprit peut cesser d'être un mécanisme d'accumulation, une machine à engranger puis à répéter ce qu'elle a appris.

Extrait du livre "L'esprit et la pensée " de Krishnamurti,
Rajghat, le 23 janvier 1955,
Copyright Krishnamurti Foundation Trust Ltd.
(Traduit de l'anglais par Colette Joyeux, éd. Stock)

~~~~~~~~~

 


dernière mise à jour, mardi 13 avril 2010